Les coulisses du suivi loup réalisé en France et sa nécessaire évolution

Les coulisses du suivi loup réalisé en France et sa nécessaire évolution

Saison 2 : Vers une évolution du système de suivi de la population de loups en France

Comme rappelé dans la saison 1, la population de loups en France est suivie annuellement par une combinaison de métriques (indicateurs) et de méthodes évaluées par les différents audits nationaux et internationaux comme une des plus complètes et efficaces en Europe. Son déploiement à l’échelle nationale permet ainsi de :

  • cartographier l’occupation territoriale et sa progression,
  • estimer les effectifs assortis d’un intervalle de confiance tenant compte de la détectabilité imparfaite des animaux,
  • mesurer les changements de croissance annuelle de la population.

La taille et l’étendue de la population de loups actuelle demandent des moyens logistiques, financiers et humains importants pour obtenir des indicateurs qui deviennent moins solides malgré l’ampleur des efforts déployés. C’est l’évolution normale et naturelle d’indicateurs qui étaient bien adaptés à une population d’espèce sauvage à ses débuts (cela a été confirmé par des audits externes), mais qui sont moins adaptés dans un contexte de croissance large.

 

L’expansion du loup autorise un questionnement pour réviser les métriques actuelles vers des alternatives prenant en compte :

  • la densification géographique des groupes sociaux de loups,
  • les caractéristiques des territoires hors Alpes qui impactent le suivi de la population,
  • l’adéquation des moyens humains et financiers au besoin de gestion de cette espèce.

Cette révision est envisagée dans le cadre du Plan National d’Actions pour le Loup et le Pastoralisme, action 4.1.

Empreintes de loup dans la neige

Après étude bibliographique, 5 options de révision des métriques ont été dégagées :

  • Par des enquêtes participatives : méthode dite « espagnole »
  • Par concaténation de cas d’expériences sur des sites pilotes et extrapolation : méthode dite « italienne »
  • Par le recensement des groupes sociaux dont on déduit une estimation d’effectifs pour la population: méthode dite « scandinave option 1 »
  • Par mesure des tailles de populations spatialisées par suivi génétique intensif : méthode dite « scandinave option 2 »
  • Par une mesure de l’occupation territoriale des animaux, indicatrice de la tendance démographique : méthode dite « américaine »

Une analyse de ces méthodes a permis d’évaluer un rapport coût/bénéfice de chacune d’elles, selon quatre critères cruciaux :

  • La capacité de la méthode à détecter les changements de l’état de la population (sensibilité aux tirs dérogatoires notamment)
  • La capacité de la méthode à prendre en compte la détection imparfaite des animaux 
  • La possibilité d’intégrer l’indicateur final dans une approche de type gestion adaptative (voir plus loin) 
  • La faisabilité terrain à long terme, ses coûts logistiques et financiers

Les méthodes espagnoles et scandinaves ne semblent pas optimales, à cause de l’augmentation de moyens humains et financiers nécessaires pour collecter les données à grande échelle et distinguer les meutes contiguës.

L’adoption d’une métrique spatiale (sur base cartographique, méthode dite « américaine ») apparait comme l’indicateur qui présente le rapport coût/bénéfice le plus intéressant. La base d’une telle métrique est que le fonctionnement social du loup est de type territorial strict. Les loups ne s’accumulent donc pas de façon infinie sur une unité spatiale. On peut donc évaluer l’état de la population de loups en évaluant la façon dont l’espace est occupé ou non par le loup. L’OFB a déjà exploré cette voie. Les travaux en ce sens permettent d’obtenir une carte de France avec les endroits où l’on est sûr que le loup est présent (indices retenus), et les endroits où il y a une probabilité plus ou moins forte que le loup soit présent alors qu’on ne l’a pas détecté (figure 1 ci-dessous). Une collaboration avec les équipes américaines, également engagées dans cette même voie, est envisagée.

Figure 1/ En haut : cartes de probabilité de présence du loup, les carrés rouges représentent la localisation des indices retenus. En bas : déviation standard associée à la probabilité de présence. (Louvrier et al 2017).

Cette évolution des indicateurs de suivi vers une métrique spatiale (méthode dite « américaine ») suppose d’identifier les liens entre les changements de distribution géographique et les changements démographiques (constitution en meute, statut reproducteur, etc…) de cette espèce territoriale. Divers tests visant à évaluer la robustesse et la sensibilité de ces liens sont nécessaires. L’indicateur géographique proposé serait mis à jour annuellement, sans exclure en complément la vérification de paramètres démographiques (survie, reproduction) et génétiques précis (consanguinité, hybridation), éventuellement à pas de temps plus espacés.

Le cadre de la thèse co-dirigée OFB-CNRS en cours (2018-2021) sera un des supports utilisés pour réaliser ces tests. Le calendrier des étapes vise une mise en production expérimentale de cette nouvelle métrique en mars 2021 si ces tests sont concluants. Une période de tuilage entre les métriques actuelles et la métrique testée devra être observée, précaution d’autant plus importante que le protocole de gestion de la population évolue fortement ces dernières années.

Cette perspective de changement de métrique nationale suppose donc d’enclencher également une révision du protocole de gestion de l’espèce, qui repose actuellement en partie sur l’estimation des effectifs. Nous préconisons un protocole de gestion qui s’inscrive dans un cadre d’une gestion adaptative ayant pour objectif la réduction des conflits (figure 2 ci-contre).

Figure 2 / Exemple de boucle de gestion adaptative ou de gestion « pas à pas » dans laquelle le nombre de tirs dérogatoires n’est pas indexé sur l’estimation du nombre de loups (adapté de Marescot 2012).

Cet article s’appuie sur la note et l’exposé que l’ONCFS et le CNRS ont présenté au Conseil Scientifique du Plan national Loup en octobre 2019. Ce dernier a émis un avis favorable concernant la démarche. Ces éléments ont également été présentés à la commission technique du Conseil d’Administration de l’ONCFS, au Conseil scientifique de l’ONCFS, au Groupe National Loup en octobre-novembre 2019.

Il est prévu un audit de cette démarche par des experts mandatés par le Conseil Scientifique de l’OFB au printemps 2020.

   M. Guinot-Ghestem / OFB